177.
La bouche béante du grillage semble les attendre. Cassandre s’enfonce dans l’accroc et Kim la suit. Ils rampent sous les branchages serrés puis se lèvent et contemplent le Dépotoir.
Il est 19 heures et sous le ciel gris, la pluie a cessé. Le vent s’est tu. C’est un instant d’accalmie au milieu des giboulées de mars. Il fait même encore jour. De là où ils sont, ils distinguent les empilements de voitures et les montagnes d’ordures. Cassandre reconnaît le dinosaure dressé, gueule béante, la rame de métro éventrée.
Peut-être par un attentat.
Elle distingue aussi la libellule géante de l’hélicoptère accidenté.
Ils inspirent à pleins poumons et retrouvent enfin le parfum de chez eux.
Si je m’attendais un jour à préférer la puanteur d’un dépotoir à l’odeur de la ville.
Ils avancent au milieu des buissons épineux hérissés de ronces et de chardons.
Les chiens sauvages les surveillent en grognant. Ils se regroupent, s’approchent, mais n’osent les attaquer.
Ils gardent la mémoire de nos rencontres précédentes. C’est l’« esprit de la meute sauvage ».
Les deux jeunes clochards déambulent au milieu des montagnes d’ordures, entre les colonnes de voitures rouillées, empilées en quinconce, et les amoncellements de machines à laver ou de téléviseurs brisés.
Ici tout finit et tout commence.
Quand ils atteignent enfin Rédemption, Esméralda Piccolini, vautrée en bigoudis dans son hamac, est en train de lire un magazine people. « Rien ne va plus entre Bérénice de Rocancourt et Timothée Philipson », titre la couverture, avec un énorme point d’exclamation pour souligner l’importance du drame.
Fetnat Wade s’affaire à arroser son carré de plantes médicinales. Orlando Van de Putte touille un waterzooï sur la surface duquel flottent des pattes et des museaux de rats. Il croque à pleines dents dans ce qui ressemble à une pomme mais qui s’avère, à l’odeur, un gros oignon rose.
Sans un mot, les deux jeunes se précipitent sur la nourriture. Kim saisit un couteau et se taille un morceau du chien sauvage qui rôtit sur la broche. Puis il vide une bouteille de vin, sans respirer.
Sans réfléchir, prise par sa faim, Cassandre trempe un bol dans la marmite de waterzooi et, sans regarder les formes suspectes qui nagent, elle plonge une cuillère dans la mixture et avale sans mâcher.
— Hé, les morveux, articuler « Bonjour », ça vous écorcherait la gueule ? questionne Esméralda.
En guise de réponse, Kim lâche un rot bruyant parfumé au raisin fermenté.
Ils mangent avec les doigts pour aller plus vite comme s’ils devaient de toute urgence colmater leur orifice buccal.
Avec Charlotte j’ai dégusté, mais avec Kim je dévore. Et les deux sensations se valent.
La faim confère à n’importe quel aliment une saveur extraordinaire.
Elle tombe à un moment sur quelque chose qui ressemble à une nageoire de poisson.
— J’ai ajouté de la chauve-souris, croit bon de signaler le marabout. Ça donne un petit arrière-goût de cerise amère que certains apprécient.
Leur première faim apaisée, les deux adolescents se dépouillent de leurs vêtements sales et humides, se frottent avec des serviettes et des boules de papier-journal, puis enfilent des vêtements propres et secs.
— Alors, qu’est-ce qui vous est arrivé ? demande nonchalamment Orlando tout en vérifiant l’équilibrage d’une flèche.
— Bof, rien de spécial, la routine, dit Kim qui s’est remis à dévorer du rôti de chien. Et ici, quoi de neuf ?
— Ici, il est arrivé beaucoup de choses. Certaines très graves.
— Quoi ?
— Le petit prunier, symbole de notre projet, a perdu ses feuilles, il va mourir, annonce Fetnat Wade.
— Les plantes, des fois ça prend, des fois ça prend pas. Ça doit être à cause de la pollution, philosophe Orlando Van de Putte.
— On a perdu au Loto, complète Esméralda Piccolini en crachant. On dirait que c’est une période de pas de chance.
— Ah, vous ne pouvez pas savoir comme ça fait du bien de vous retrouver, lance Kim pour faire diversion. Dehors, quand même, c’est pas pareil. Plus ça va, moins je supporte l’arrogance des bourges.
Cassandre reprend du waterzooi. Un bout d’aile de chauve-souris se prend dans une de ses molaires et elle dégage délicatement la membrane caoutchouteuse.
Le gros Viking lui tend une bouteille de bière tiède.
— Hé ! Baron égoïste ! Moi, tu m’en proposes pas ? Tu sais bien que l’alcool, elle aime pas ça.
— Fais pas chier, Duchesse, elle peut changer d’avis.
— Ouais, dis tout simplement qu’elle est plus mignonne et plus jeune que moi, alors elle tu la chouchoutes et moi tu me négliges, espèce de gros porc. Même si cette mioche ne nous attire que des emmerdements et que moi je fais tout pour arranger les choses.
— Et voilà, ça y est, ça recommence : les insultes, les mots déplacés, l’agression gratuite. Bravo, Duchesse, quel exemple nous donnons à la jeunesse. Tu veux que je te dise ce que tu es ? Juste une vieille agressive et sans cœur !
— Moi, agressive ! Alors ça c’est un comble !
— Ouais, parfaitement, tu n’arrêtes pas de me chercher !
Elle a déjà saisi une bouteille de vin, l’a fracassée contre le caddy et darde le tesson luisant vers lui.
— Répète encore une fois que je suis agressive et je te crève le ventre !
— Calme-toi, dit Fetnat. Calme-toi !
« Calme-toi » c’est vraiment la phrase qui énerve le plus. Encore un paradoxe. On n’a jamais vu un énervé se calmer si on lui dit de le faire.
— T’entends, connasse, le monsieur il te dit de la mettre en veilleuse et d’arrêter de faire chier tout le monde ! répond Orlando en saisissant à son tour un tesson de bouteille.
Ils hésitent puis posent leurs armes. Mais c’est pour mieux s’empoigner par le col et se postillonner au visage.
— Morue pas fraîche !
— Résidu de bidet !
— Égorgeur d’enfant !
— Vendeuse de petites filles !
— Et après tu t’étonnes que ta femme t’empêche de voir ta gosse, tu as vu l’exemple que tu lui donnerais, un gros pochetron dégueulasse, une pollution ambulante.
Les mots peuvent être utilisés comme des armes pour blesser.
— Avec toi, le cinéma a perdu une vedette, tiens !
— Je ne te permets pas ! Tous les hommes étaient à mes pieds !
— Il faut dire qu’au sommet de ta fulgurante carrière tu n’étais pas encore au format baleine et que tu arrivais à passer les portes !
Cassandre les regarde comme si elle assistait à un spectacle de théâtre.
— Sauf ton respect, Baron, si tu dis un mot de plus, je te défonce la tronche à coups de marteau de tapissier.
— Sans vouloir outrepasser mes droits, Duchesse, je te signale qu’il n’est pas encore venu le jour où j’aurai peur d’une grosse pétasse vulgaire et droguée !
— Grosse ! Ose répéter ça !
— Grosse et droguée, parfaitement.
— Ce n’est pas un alcoolique qui va me faire des leçons de morale. Ce serait l’hôpital qui se moque de la charité.
— Ou le contraire ! Ouais, plutôt le contraire.
Ah, ce proverbe, j’ai jamais compris ce qu’il voulait dire.
— La charité qui se moque de l’hôpital. Ça veut rien dire ! C’est nul ton anti-proverbe !
J’avais oublié qu’ils ne communiquaient que comme ça. Comme des chiens qui aboient.
Derrière ces insultes qui ont l’air terribles il n’y a que des mots tout à fait banals. On pourrait mettre en sous-titre « Ça va, chéri ?
— Pas mal et toi mon amour, pas de soucis au moins ? » L’insulte est une langue comme les autres. Je dois quand même essayer de les apaiser.
— Nous ne sommes tous que des tas de particules, prononce simplement Cassandre.
— Eh bien, dis au gros tas de particules qui est à côté de toi que s’il ne ferme pas sa grande bouche je vais lui envoyer une excroissance de ma personne qu’on appelle « main » en travers du mur de molécules tassées qu’on appelle « sa grande gueule » !
— Tu m’insultes parce que tu as envie de m’embrasser, dit Orlando.
Elle s’immobilise, puis affiche une moue dédaigneuse.
— T’embrasser ! Avec ce que tu as bouffé comme ail et comme oignon dans ton dernier waterzooï, il faudrait d’abord que tu te brosses l’estomac avec une balayette et de l’eau de Javel !
Kim Ye Bin, ayant apaisé sa faim, articule doucement :
— Le frère de Cassandre est mort.
Un silence tombe. Soudain un long hurlement monte de l’autre côté du dépotoir.
— C’est Ismir, dit Fetnat en connaisseur.
— On n’échappe pas à son destin. Nous lui avons écrit son futur quand nous avons lâché le serpent, complète Orlando.
— En tout cas, avec cette crapule en moins sur Terre, des tas de filles pourront avoir une vie moins moche, reconnaît Fetnat en crachant. Si vous voyez ce que je veux dire.
Kim vient s’asseoir près de Cassandre. Il ne dit rien et se contente de lui masser les épaules pour la réchauffer.
— Ils me fatiguent. Viens dans ma hutte, murmure-t-il.